Environnement (archives)/Transport

Énergies, partie 6: L’éthanol d’ici et d’ailleurs


Tant de sujets à publier et si peu de temps pour le faire… Je dois m’excuser des délais d’une semaine que je mets entre chacun de mes articles, mais j’essaie de les documenter le plus possible, afin que vous soyez surs que je n’essaie pas de vous servir une bouze de vache (de piètre qualité d’ailleurs!) à la place de l’information que les lecteurs méritent d’avoir.

Mon billet actuel porte sur l’éthanol, un carburant qui peut sembler à la fois prometteur et à la fois très inutile. En effet, les optimistes y voient une solution qui pourrait réduire notre consommation de carburant pétrolier, et d’autres perçoivent ce mode de production de carburant comme une énorme perte d’investissements précieux (car on manque toujours d’argent, même quand on le compte en millions).

L’éthanol classique
Cet éthanol dont nous entendons couramment parler est produit à partir de maïs, de canne à sucre, de soja ou d’autres plantes. L’éthanol fabriqué à partir de ces produits peut être utilisé par la suite comme carburant pour voitures. Par contre, il ne faut jamais oublier que les voitures ont été fabriquées pour supporter l’essence faite à partir du raffinage du pétrole. Depuis quelques années, les compagnies de voitures ont créé des véhicules au « carburant flexible », c’est-à-dire qu’elles peuvent carburer selon différentes sources. Les voitures les plus connues sont celles qui de type « E85 ». Ces modèles ont un senseur de concentration d’essence de pétrole dans le moteur, qui leur permet de s’adapter au carburant dans le réservoir. Le E85 signifie « Ethanol 85 », ce qui veut dire que le moteur peut fonctionner dans des conditions raisonnables tant que la concentration d’éthanol dans le carburant ne dépasse pas 85% d’éthanol (il faut donc que 15% du carburant soit de l’essence de pétrole).

L’éthanol a des caractéristiques intéressantes: elle contient, par exemple, 80% moins de contaminants potentiels que le carburant classique. Elle est issue d’une ressource qui, jusqu’à un certain point, est renouvelable, car elle provient de l’agriculture. Son coût de production n’augmentera donc pas dans les années à venir, à moins d’une hausse importante dans la demande en biocarburants. Pour l’instant, son coût de production est d’environ 0,40$/L, ce qui rend ce carburant moins cher que l’essence, avec ses nombreuses redevances versées au pays producteur, au pays où celui-ci est consommé et à la « maigre » marge de profits que les entreprises se gardent.

Par contre, d’autres problèmes se présentent. La culture de l’éthanol met en danger la souveraineté alimentaire des pays qui en produisent trop. En effet, les champs que l’on utilise à la culture d’un produit qui sera transformé en éthanol ne servent pas à produire de la nourriture. On doit donc importer plus de nourriture ou la transporter sur de plus grandes distances… dans des camions à essence. De plus, l’agriculture consomme, elle aussi, de l’énergie; selon David Pimentel, du Cornell University, il faudrait 29% plus de combustibles fossiles que l’énergie rapportée par l’éthanol. Cela est du au fait que les engrais sont souvent fabriqués à partir de gaz naturel et que la transformation de la matière première en éthanol peut être très énergivore. Pour la majorité de l’éthanol fabriqué à partir de différentes sources (maïs, soja, bois, etc.), le rendement est égal ou inférieur à celui du maïs. Les données montrent aussi que si on transformait toute la production américaine de maïs, de riz, de blé et de soja en éthanol, cela ne représenterait que 4% de la consommation annuelle de carburant du pays. Il faut donc cultiver sur d’énormes territoires pour obtenir très peu de carburant, au rythme où nous en consommons, bien sur. Et celui-ci n’est pas encore près de diminuer, à moins que nous n’y soyons forcés.

Malgré ces problèmes, le marché de l’éthanol grossit aux États-Unis, car il est possible d’obtenir une petite portion du marché. Les Américains se cherchent d’ailleurs toutes les alternatives possibles pour arrêter de dépendre du pétrole du Moyen-Orient et du Vénézuéla, demandant même au Canada de faire sa part en augmentant l’assèchement de nos puits et de nos sables bitumineux (au coût d’extraction extrêmement énergivore – il faut parfois plus d’énergie pour en extraire le pétrole que ce que la combustion du pétrole ne rapporte).

Mais ne généralisons pas tous les cas d’éthanol. L’éthanol de maïs a ses propres problèmes et chaque culture a ses avantages et désavantages. La technologie pourrait aussi aider à augmenter le potentiel de ce carburant (même si l’éthanol des produits de l’agriculture ne prendra jamais une portion significative de notre consommation), et les régions du monde ont chacune leur spécificité à ce sujet. Par exemple, si la France devait carburer entièrement à l’éthanol fabriqué à partir de maïs, il faudrait un champ ayant une superficie équivalente à la taille du pays au complet! Mais au Brésil, par exemple, la culture de la canne à sucre et 30 ans de recherches et développement dans la production et la transformation d’éthanol ont permis au pays de se démarquer de tous les autres.

L’éthanol brésilien
On estimait que 2006 serait, grâce à la production d’éthanol du Brésil, la première année de l’histoire où le pays aurait atteint l’équilibre énergétique (autant d’énergie importée que d’énergie exportée). L’éthanol brésilien, contrairement à ailleurs dans le monde, a une grande importance dans la consommation de carburant du pays, et avec raison! À la pompe, l’éthanol coûtait 0,53US$/L, contre 0,99US$/L pour l’essence ordinaire. Moi aussi, je prendrais de l’éthanol, à ce prix-là. Le carburant « naturel » est cependant 30% moins efficace que le carburant orfinaire. Il faut donc que le carburant ordinaire soit inférieur à 70% du prix du pétrole classique pour être rentable.

Grâce à la production de canne à sucre dans le pays, 40% du carburant consommé est de l’éthanol. Depuis 2003, les concessionnaires automobiles ont créé des véhicules au « carburant flexible », capables de fonctionner, peu importe la proportion d’éthanol dans le carburant (de 0 à 100%, et non comme le E85). Certains concessionnaires envisagent même de ne produire que ce type de voitures maintenant.

Les essors technologiques ont d’ailleurs permis aux brésiliens de faire chuter le coût de production de l’éthanol de 0,60US$/L à 0,20$/L, soit 50% du coût de production moyen de l’éthanol ici. Par contre, l’exemple brésilien possède aussi ses propres problèmes. Plusieurs automobilistes ne font plus confiance à l’essence ordinaire et optent pour l’éthanol, ce qui crée une forte demande et les agriculteurs ont de la difficulté à y combler. De plus, les Américains aimeraient aussi pouvoir importer une quantité de cet « argent liquide » vers leur pays. Actuellement, il doit y avoir au Brésil un peu moins de 400 champs de canne à sucre dont la production est liée à la fabrication de carburant.

Devant les difficultés de l’éthanol à répondre à une demande constante, des scientifiques se sont mis à la recherche de procédés qui permettraient de transformer, à faible coût, de produire de l’éthanol par d’autres méthodes que la fermentation du glucose. C’est ainsi que les États-Unis et, depuis peu, le Québec, se sont mis à la recherche de nouvelles façons de profiter de ce marché.

L’éthanol cellulosique et le cas du Québec
En 2007, lors des élections, Jean Charest a promis de convertir 5% de la consommation actuelle de carburant à transport (ce qui représente 400 millions de litres par année) en biocarburants. C’est d’ailleurs une des seules promesses (avec les baisses d’impôts et les promesses qu’il a faites et dont on ne voulait pas) qu’il semble prêt à tenter de réussir. Cette année, Éthanol Greenfield a ouvert, à Varenne, une usine de production d’éthanol, qui créerait 120 millions de litres de ce carburant chaque année. Durant les 6 premiers mois de son ouverture, elle en a fait 60 millions, ce qui semble montrer que l’estimation des experts était assez proche de la vérité.

Par contre, on ne crois pas que la production québécoise d’éthanol « conventionnel » puisse surpasser ces 120 millions de litres. C’est pourquoi le gouvernement du Québec, Kruger, Ultramar, Ethanol Greenfield elle-même, CRB et Enerkem Technologies ont démarré, conjointement avec l’université de Sherbrooke, un projet de 23 millions pour la recherche en éthanol cellulosique.

L’éthanol cellulosique cherche à trouver des moyens alternatifs de produire de l’éthanol avec des produits ne contenant pas de glucose. On songe ainsi à créer de l’éthanol à partir de résidus solides (votre voiture pourrait carburer à partir de produits de vos poubelles!), de résidus de l’agriculture qui ne sont pas utilisés (on songe par exemple aux tiges et aux feuilles de maïs, pour faire d’une pierre deux coups – on fait de l’éthanol conventionnel avec l’épis et de l’éthanol cellulosique avec le reste) ou de résidus de coupe forestière. Ce dernier objet peut être payant, car les compagnies forestières qui sont au Québec ont actuellement des problèmes, du au dollar canadien (si on pouvait se débarasser du Canada et de leur foutue devise albertaine…) qui est en hausse et nuit à nos exportations de ressources naturelles, et a du procéder à des mises à pied. Maintenant, la création d’éthanol cellulosique pourrait aussi créer des emplois, en plus de limiter la crise forestière.

La chaire sur l’éthanol cellulosique de Sherbrooke a plusieurs buts: faire de la recherche dans ce nouveau domaine afin de donner au Québec une part de ce nouveau et (selon le premier ministre) prometteur marché. Il a aussi pour but de prouver la faisabilité économique de la production de cet éthanol cellulosique, ce avec quoi je suis plus ou moins en accord (j’expliquerai tout à l’heure). Le dernier but est de permettre à l’université de former une main d’oeuvre capable de gérer cette nouvelle technologie, et compétente dans ce domaine.

Je ne suis pas trop en accord avec la méthode de l’université de Sherbrooke et des entreprises privées dans la création de cette chaire pour une simple raison. Le projet de recherche sur l’éthanol cellulosique en est un de 23 millions (environ). Il comprend de la recherche, ainsi que la création d’une usine à Westbury, où on se concentrera sur les matières résiduelles urbaines (poubelles) et une autre usine à Bromptonville, où on se concentrera plutôt sur les matières résiduelles forestières et agricoles. Le problème est que l’investissement dans la chaire est de 1,275 millions de dollars par année, pendant 5 ans. Cela totalise un peu plus de 6 millions. L’usine de Westbury a été estimée au coût de fabrication de 8,2M$, et celle de Bromptonville à 9M$. Ainsi, on voit que l’on investit 6,375M$ en recherche et développement pour une nouvelle technologie, et 17,2 M$ pour sa commercialisation. Cela me semble un peu inégal, car on favorise la production au détriment du développement. Le résultat est que l’on risque d’avoir des moyens technologiques moins efficaces ou pire, qu’un autre pays, comme les États-Unis qui investissent des centaines de millions en recherches locales, n’arrive à nous distancer et à trouver de meilleurs moyens de production. Oui, la faisabilité économique peut être importante, mais une telle recherche aurait pu mériter de meilleurs investissements.

Conclusion
L’éthanol est un carburant particulier, bien différent du pétrole. Il apporte ses avantages et des inconvénients qui lui sont propres, et a une capacité de production bien limitée avec nos moyens actuels. Par contre, nous tentons du mieux que nous le pouvons d’améliorer ces moyens. L’exemple du Brésil nous montre tout de même qu’avec de la volonté, il y a une possibilité de faire quelque chose avec ce carburant, si nous sommes prêts à y mettre l’effort nécessaire. Plusieurs gens ont de grandes visions sur l’éthanol; pour plusieurs, elle est due à une mégalomanie aveugle, où l’on croit voir un jour des stations d’essence sans essence dans un avenir rapproché. Croyez-moi, on servira de l’ordinaire pour encore assez longtemps! Mais peut-être que dans un avenir proche, on ne verra plus que de l’ordinaire, du suprême et du diesel dans nos pompes.

Liens utiles (les meilleurs sont en gras et rouges):

Sur l’éthanol classique et le cas du Brésil:

Wikipedia – Ethanol
http://en.wikipedia.org/wiki/Ethanol#As_a_fuel

Washington Post – Brazil’s Road to Energy Independence – August 20, 2006
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2006/08/19/AR2006081900842.html

Cornell Ecologist’s Study finds that producing ethanol and biodiesel from corn and other crops is not worth the energy
http://www.news.cornell.edu/stories/July05/ethanol.toocostly.ssl.html

Forget the Ethanol Myth – Avoid Biofuel Bubble
http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601039&refer=columnist_wasik&sid=aOS8e5kvDESE

The Biofuels Boom: Implications for Agriculture, Energy, and Automotive
http://www.globalinsight.com/Highlight/HighlightDetail6798.htm

Iowa Corn – E85
http://www.iowacorn.org/ethanol/ethanol_5a.html

Le marché agricole a ses limites (Les Affaires)
http://www.lesaffaires.com/article/1/nouv/2007-07-07/444166/-le-marche-agricole-a-ses-limites-.fr.html

Éthanol Greenfield va bien (Les Affaires)
http://www.lesaffaires.com/article/0/grande-entreprise/2007-08-31/463433/ethanol-greenfield-va-bien-.fr.html

Greenfield Ethanol
http://www.greenfieldethanol.com/


Sur l’éthanol cellulosique et le Québec

Université de Sherbrooke
http://www.usherbrooke.ca/liaison_vol41/n19/a_ethanol.html

Communiqué de presse du gouvernement du Québec
http://www.premier-ministre.gouv.qc.ca/salle-de-presse/communiques/2007/juin/2007-06-07.shtml

Québec veut carburer à l’éthanol (Les Affaires)
http://www.lesaffaires.com/article/2/economie/2007-06-07/442155/quebec-veut-carburer-a-lethanol.fr.html

Planète Urgence – article bien détaillé (et vulgarisateur) : L’éthanol cellulosique, prix de l’espoir:
http://www.infosdelaplanete.org/2015/l-ethanol-cellulosique-prix-de-l-espoir.html

5 réflexions sur “Énergies, partie 6: L’éthanol d’ici et d’ailleurs

  1. Salut ^^,
    Wep, ça va assez bien, même si on s’inquiète😉. Des problèmes personnels et un premier mini-rush universitaire m’ont empêché d’être actif sur les blogues depuis 2 semaines. Je vais voir ça😛.

  2. Heureux d’avoir de tes nouvelles Manx.

    Lâche pas!

    J’ai hâte de voir tes commentaires sur Pour que demain soit et sur UHEC…

  3. Pingback: L’énergie des algues « Le blog de Manx

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s