Environnement (archives)/Société (archives)

Une province détruite par le libre-marché


Voilà, l’histoire qui s’en vient, je crois qu’on la connaît tous, mais qu’on l’oublie souvent. Ce n’est pas « notre » histoire, bien qu’elle vienne d’un de nos voisins. Je crois qu’il est important de la voir plus en profondeur pour mieux la comprendre et pour en tirer certaines choses importantes.


Bien entendu, le sujet de cette semaine sera l’histoire de la Morue de l’Atlantique et de l’île de Terre-Neuve.

La morue de l’Atlantique

Autrefois appelée l’or blanc, la morue de l’Atlantique a été l’une des richesse qui incitèrent les gens à s’installer au Nouveau Monde. Les vikings ont même installé des campements dans la province pour y pêcher et s’y installer (les campements auraient été abandonnés quand le sol a commencé à geler). Plus tard, lorsque Jean Cabot découvrit le Nouveau Monde, il posa probablement le pied à Cap Bonavista, sur les côtes de Terre-Neuve. Dans ses rapports, il prétendait qu’il ne suffisait que de jetter une chaudière à la mer pour qu’elle en ressorte plein de morues (un poisson extrêmement prisé). 

Avec le temps, des changements eurent lieu dans l’écosystème, ainsi que la pratique de la surpêche, qui nuisirent à la santé des bancs de morue.

Jusqu’en 1950, depuis 100 ans, Terre-Neuve pêchait environ 250 000 tonnes de morue dans le Nord-Ouest. Dans les années ’60, l’industrie de la morue de l’Atlantique gagna en popularité, et des entreprises de partout à travers le monde vinrent pêcher le poisson, si bien qu’en 1968, la pêche rapporta 800 000 tonnes de morue. Par contre, en moins de 10 ans, les stocks de morue commencèrent à manquer gravement et l’on ne pouvait récolter moins de 350 000 tonnes. La poursuite d’un pêche à une échelle trop élevée pour permettre la bonne santé du banc de poissons mena progressivement à des pertes  de population.

Je donne ces chiffres pour pouvoir les mettre en perspective. Alors que 30 ans plus tôt, on pêchait 800 000 tonnes de morue, le département des pêcheries estimait la population de morue de l’Atlantique dans Terre-Neuve et le Labrador à 1700 tonnes, au total, il y a 14 ans (1994). La population de morue, à l’époque, ne montrait aucun signe de regénération.

Au Canada, on a étudié ce phénomène, car en temps normal, lorsque la population d’un animal rétrécit tout près de l’extinction et que des mesures sont prises pour limiter le nombre de prédateurs (nous),  elle est capable de se reproduire à un rythme accéléré. Ce ne fut pas le cas avec la morue, car des chercheurs estiment que la morue encore en vie souffre de problèmes de santé. Il existe, dans les mesures, un « facteur de condition », qui tient compte du ratio du poids sur la longueur. Supposons qu’une morue aurait un indice de 1 pour être en santé; une morue en excellente forme aurait un indice de 1.1 à 1.2 . En général, les poissons de la morue de l’Atlantique au Canada auraient un indice allant en général de 0.6 à 0.7 . Il est incertain de déterminer quel facteur serait responsable de cet état de santé lamentable, mais on présume que cela pourrait être du à un changement de température dans les cours d’eau, comme les données du Saint-Laurent le montrent.

Sources:
Ancien article de GreenPeace: « Canadian Fisheries Collapse »

Article du gouvernement du Canada sur la regénération du banc de morue

Conséquences pour Terre-Neuve

Terre-Neuve fut la province la plus touchée par la diminution de la population dans les bancs de morue, car l’avenir de la province dépend de l’industrie de la pêche. En 2003, le gouvernement Canadien plaça un moratoire sur la pêche à la morue dans le Nord de Terre-Neuve. Le gouvernement provincial compara cette crise à placer un moratoire sur l’industrie automobile en Ontario.

La province fut touchée très fortement, car plus de 30 000 personnes y perdirent leur emploi, sur une population de près de 200 000 habitants. L’effet de ce moratoire peut encore être ressenti dans la province. Voilà quelques tableaux que j’ai obtenu de données de Stat Can, et reconverti en Matlab (question de prendre un peu d’expérience). Vous remarquerez que l’on nous dit souvent que les maritimes sont un cas particulier, alors j’ai comparé mes données avec celles des autres provinces maritimes, avec notre situation au Québec et avec l’Alberta, qui semblent être les plus fortunés selon ce que l’on nous dit:

Ici, on voit un aperçu de la population, par province.


Dans ces graphiques, l’on remarque la particularité de Terre-Neuve au niveau de l’immigration. Même des populations maritimes, Terre-Neuve est celle qui accueille le moins d’immigrants. Elle en accueille moins que l’Île-du-Prince-Édouard, qui a une population quasi-inexistante.


On remarque que l’émigration (gens qui quittent le Canada), par contre, est extrêmement basse à Terre-Neuve, malgré les problèmes de la morue. Les Terre-Neuviens resentent donc un important sentiment d’appartenance avec le Canada, car ils préfèrent y rester.

C’est là que le bas blesse pour Terre-Neuve. Plusieurs Terre-Neuviens (2 fois plus qu’en Nouvelle-Écosse, selon un indice relatif) quittent la province pour aller ailleurs. Suite au moratoire, c’est une bonne partie de l’île qui a été amputée de l’activité économique la plus importante de la province. Les gens préfèrent aller tenter leur chance ailleurs au Canada, comme à Fort McMurray en Alberta, où plusieurs « Newfies » vont travailler dans les sables bitumineux et ramènent leur argent à leur famille à Terre-Neuve.

Je tiens d’ailleurs à faire remarquer que seul 2 provinces ont un indice de migration interprovinciale positif: l’Alberta et la Colombie-Britannique. La migration interprovinciale du Québec est d’ailleurs inférieure à l’Ontario, avec un indice relatif. Il faut aussi noter que Terre-Neuve est la seule province ou territoire à avoir un taux de mortalité plus élevé que le nombre de naissances.

Rien n’est entièrement noir

Toutefois, tout ne va pas mal à Terre-Neuve. La pêche est encore en train d’être pratiquée, mais différement, grâce à des techniques d’aquaculture et d’élevage de poisson. En 2003, suite au moratoire, la province a commencé l’élevage de la morue franche, une variété capable de prendre du poids et arriver à maturité plus rapidement. Pour l’instant, les résultats commencent à peine à apparaître, mais l’élevage pourrait permettre d’assurer des revenus aux pêcheurs, dans un avenir relativement lointain. Il reste encore beaucoup de recherche à faire avant que l’on puisse compter sur cette technique d’élevage.

Pêches et océans Canada: La morue franche

Ailleurs dans l’océan: Islande

Il ne faut pas croire que la pêche à la morue était une histoire unique à Terre-Neuve et aux maritimes. La morue de l’Atlantique porte ce nom, car ses bancs se regroupent dans le Nord de l’Atlantique. Par contre, un autre pays qui dépendait de la pêche a décidé de faire un bras d’honneur au libre-marché, et la population de morue de la région est encore capable de survivre.

Après avoir chassé les bâteaux britanniques et d’Allemagne de l’Est, les Islandais furent très perplexes face à l’état de la population de morue dans la région. En 1984, ils instiguèrent un système de quota, afin de limiter la pêche à la morue et de permettre aux bancs de poisson de se regénérer adéquatement. Il était clair que la survie de la morue dans la région devait passer par une limitation de la pêche.

Maintenant, les pêcheurs prennent deux fois moins de morue qu’avant l’arrivée des quotas, mais ils en pêchent quand même. En 2004, alors que Terre-Neuve, la terre qui fut colonisée parce que l’Islande ne fournissait pas autant de morue, était sous moratoire dans le Nord de la région et la population de morue n’arrivait pas à se regénérer, du à une pêche commerciale suffoquante et des problèmes environnementaux; en Islande, on prévoyait pêcher 210 000 tonnes de morue. L’Islande pratique aussi l’élevage de morue en captivité.

Mais cette réussite ne fut pas obtenue sans de lourds affrontements avec des puissances internationales.

La Semaine verte (2003): « La morue en Islande »

La cod war
Plusieurs affrontements eurent lieu entre la marine Britannique et la garde côtière Islandaise.
Pour plus d’informations:

En conclusion, on essaie souvent de nous vanter les bienfaits du libre-marché. La vérité est que le libre-marché possède d’importants bénéfices, mais qu’il faut aussi faire preuve de rigueur quand on parle de quelque chose en informant aussi les gens sur les conséquences néfastes que de telles mesures ont eu dans le passé. La pratique de la surpêche a, par exemple, mis une population de morue en danger et a eu des conséquences énormes sur la région de Terre-Neuve, alors qu’une gestion plus éclairée en Islande leur a permis de continuer à prospérer avec des bancs de morue en santé.

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