Environnement

Greenpeace contre la bioénergie


C’est une journée particulière aujourd’hui; je vais devoir me rendre dans une ONG pour annuler ma contribution mensuelle. Je ne l’ai jamais fait auparavant, mais je crois que c’est le moment d’annuler ma contribution à Greenpeace Canada.

Greenpeace a eu une bonne implication au niveau de la promotion des produits durables de la pêche dans les épiceries et je les remercie. Mais en ce mois de novembre, l’ONG a lâché le document provocateur « De la biomasse à la biomascarade« . Étant moi-même en train de faire de la recherche en biomasse, j’ai été choqué par le titre et par certaines estimations étranges dans le document.

Le rapport émet des réserves majeures par rapport à l’utilisation de la biomasse forestière en bioénergie, car elle serait plus polluante, émettrait plus de gaz à effets de serre et prend des volumes trop importants de la récolte. Bien entendu, dès le début du document, Greenpeace suggère de déclarer un moratoire sur la production de bioénergie pour se concentrer sur l’efficacité énergétique et l’énergie éolienne. Une demande classique, quoi. Démystifions donc certains mythes avant que j’aille annuler ma contribution à Greenpeace.

La bioénergie n’est pas carboneutre

Celle-là est assez marrante. Selon l’ONG, brûler du bois ne serait pas carboneutre. Ce n’est pas faux à 100%, mais allons voir en profondeur. Le gouvernement considère la combustion du bois comme n’émettant pas de gaz à effet de serre parce que le carbone qui est relâché dans l’atmosphère a été accumulé par les arbres pendant qu’il poussait. C’est vrai; durant leur croissance, les arbres absorbent du CO2 pour produire leur énergie par photosynthèse et grandir. Comme l’arbre est une forme de vie à base de carbone, plus l’arbre grandit, plus il consomme du CO2. Selon Greenpeace, une telle opération ne devrait pas être considérée carboneutre car les forêts d’épinette noir prennent 75-120 ans avant de se regénérer. Brûler du bois, c’est donc accumuler une « dette de carbone » qui ne sera rembnoursée qu’au bout du 3/4 d’un siècle.

D’abord, au Québec, une coupe forestière de mélange sapin baumier et épinette rouge se fait à toutes les 25-30 ans. Deuxièmement, il est assez bien documenté qu’une forêt qui atteint sa croissance maximale n’absorbe plus de carbone dans l’atmosphère. La raison est simple; comme les arbres ne grandissent plus, ils n’accumulent plus de carbone supplémentaire, qui ne sert qu’à produire plus de cellules. Une forêt mature ne consomme ni n’émet de carbone (à peu près). Deuxièmement, il est un peu absurde de dire que le bois brûlé peut émettre plus de carbone dans l’air que ce qu’il a accumulé en grandissant. On le considère donc comme à peu près « carboneutre », ce qui n’est pas faux, puisque la forêt a tendance à repousser.

Ce qui est bénéfique dans le bois, c’est que sa combustion remplace habituellement du pétrole ou du gaz naturel, des ressources non-renouvelables sur une vie humaine. Le bois, lui, va renouveler sa balance de carbone en 30 ans, tant que l’on garde un mode de gestion forestière durable. C’est donc relativement carboneutre.

Les mathématiques amusants

Un morceau de mathématiques qui était très divertissant concernait le fait que 3,4% de l’énergie primaire Canadienne provenait du bois, consommant un volume de coupe équivalent à ce que l’on produit en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick, au Québec, en Ontario et au Manitoba. Comme on dit en génie: si un chiffre semble incohérent, c’est probablement parce qu’il l’est. À lui seul, le Québec produit 20-22% du bois du Canada. Si c’était un indicateur réaliste, on n’aurait pas d’industrie du bois d’oeuvre ni de pâtes et papiers.

En fait, je présume que le document de référence que Greenpeace utilise pour ses calculs (qui vient du gouvernement du Canada) inclut le chauffage domestique. Le chauffage domestique dépend de coupes qui ne sont pas dans l’inventaire, parce qu’il se fait majoritairement dans les régions rurales où la personne qui brûle son bois va le couper sur ses propres terres. Cela fausse beaucoup la donne quand on veut comparer ces chiffres à la production de bois des provinces. Et quand on parle de bioénergie au niveau industriel, ce n’est pas très valable de venir bonnifier ses chiffres avec les foyers des maisons Canadiennes.

Pour vous donner l’heure juste, je vais parler du cas du Québec, que je connais le mieux, et me concentrer sur l’électricité. Hydro-Québec a signé des contrats qui, en 2011, totalisent une offre de 100 MW de biomasse par cogénération. C’est la seule forme d’électricité par biomasse que le Québec achète. Certaines usines de pâtes et papiers vont aussi produire une partie de leur électricité, mais ne la vendront pas sur le marché (et cette partie est exclue de mes calculs).

Pour produire 100 MW par cogénération et en assumant une efficacité énergétique de 60% (une estimation plus pessimiste que Greenpeace), il faut environ 464,000 mètres cubes de bois. Le Québec produit 40 millions de mètres cubes de bois. C’est donc environ 1,15% de notre production qui est ensuite utilisée pour produire de l’électricité qui sera ensuite consommée par les Québécois. N’oubliez pas, par contre, que cette image ne concerne que l’électricité qui découle de la bioénergie.

Les subventions en bioénergie sont ce qui les rend rentables

J’aime cet argument-là. Il est magique; la bioénergie ne serait rentable que dans les cas où il y a du financement gouvernemental. Ce n’est pas faux, car le gouvernement Canadien et les gouvernements provinciaux sont présentement en opération de sauvetage des entreprises forestières, financées à coups de millions. Par contre, les entreprises qui font des granules de bois sont très rentables. 75% de leur production est d’ailleurs exportée, ce qui laisse croire que les Européens considèrent les granules Canadiennes abordables. Ce qui me désole, c’est qu’on en utilise si peu au Canada, alors qu’il y a beaucoup de potentiel dans le domaine. Greenpeace exprime des craintes, car elle croit que la production de granules augmenterait d’un facteur de 10 d’ici 2020. Moi, ça me rend joyeux ^^.

Ce qui m’amuse encore plus, c’est que Greenpeace se plaint du fait que la bioénergie soit financée et propose, pour compenser cette alternative, de faire un virage éolien ou vers l’efficacité énergétique.

Améliorer l’efficacité énergétique demanderait du financement (en plus, Hydro-Québec a tenté d’intéresser les maisons en proposant de financer des rénovations, sans succès) et l’énergie éolienne au Québec est achetée au prix de 8,5 cents/kWh, alors qu’Hydro-Québec vend son électricité à environ 6 cents/kWh. En gros, les alternatives de Greenpeace sont toutes deux des alternatives subventionnées.

Là où Greenpeace a raison, par contre, c’est en disant que la bioénergie n’est pas un grand créateur d’emplois. J’ai un exemple en tête d’une installation capable de convertir 2 tonnes/heure de biomasse en briquettes et ne nécessitant 2 employés dans son opération.

De bonnes préoccupations malgré tout

Greenpeace a raison sur plusieurs points malgré tout. Ce n’est pas suffisant pour que je les appuie. Ils ont raison d’émettre des craintes sur la coupe à blanc et sur le fait de prendre trop de résidus de coupe forestière pour en faire de la bioénergie. Les résidus de coupe contiennent le carbone et les nutriments nécessaires pour regénérer une forêt. Il faut donc en garder dans les territoires coupés pour pouvoir faciliter la regénération.

L’organisme a aussi raison de souligner que la combustion de biomasse émet des particules dans l’atmosphère. La principale crainte vient des particules fines et des oxides nitriques (NOx, tel qu’on les appelle dans le jargon). Ces deux éléments affectent la qualité de l’air. Une bonne combustion catalytique et un système de collecte des particules permettra, par contre, d’éviter la majorité du problème. La majorité de l’oxygène se retrouvera sous forme de CO2, qui n’est pas un gaz dangereux. Le projet de cogénération de St-Félicien émet d’ailleurs un niveau plus qu’acceptable de particules et le plus bas taux de NOx des usines que Greenpeace a suivi au Canada.

Finalement, ce qui me désole le plus de Greenpeace, c’est qu’en s’opposant totalement à la filière de bioénergie et même en demandant un moratoire, ils ratent l’occasion de discuter avec l’industrie pour les inciter à éviter la coupe à blanc en bioénergie et à resserrer les normes de qualité de l’air dans la combustion des usines. Ça, ce n’est pas responsable. Je suis biaisé, mais je préférerais largement que l’on convertisse une partie de notre industrie des pâtes et papiers à la bioénergie plutôt que l’on concentre tous nos efforts sur l’énergie éolienne. La bioénergie apporte de l’électricité en continu, alors que l’éolien apporte un courant instable et que le givre des pales peut arrêter la production en hiver, au moment où l’on a le plus besoin d’électricité.

L’avenir de la bioénergie est déconnectée de l’agenda de Greenpeace

Je termine sur une note positive en rappelant que l’avenir de la bioénergie est très différente de l’image que Greenpeace donne. On a beaucoup de gens qui veulent faire la promotion de l’agroforesterie, c’est-à-dire de récolter des arbres à croissance rapide, comme le peuplier et le saule (majoritairement le peuplier). Un champ de saule peut être récolté à tous les 5 ans pendant 25 ans. Il y a aussi une grosse poussée pour le panic érigé (switchgrass) et un peu moins forte pour le miscanthus. Les sources de bioénergie de l’avenir ne sont même pas soulevées par Greenpeace, dans un document qui tente de vous convaincre pendant 40 pages que brûler du bois, c’est mal, v’voyez…

Une réflexion sur “Greenpeace contre la bioénergie

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