Société

L’appropriation des terres


Entre 2000 et 2011, 203 millions d’hectares auraient fait l’objet de transactions importantes dans le monde. C’est 2 millions de kilomètres carrés, soit la superficie du Mexique, le 14e plus grand pays du monde. Ces transactions pourraient totaliser entre 5 et 10 milliards de dollars.

Ce phénomène a pris un nouvel élan depuis la crise financière de 2008, au point où l’on croit que cet investissement pourrait doubler d’ici 2015. C’est qu’une des causes principales de la crise de 2008 provenait du manque de fiabilité dans la valeur des propriétés immobilières. Depuis, les investissements en terres agricoles par les financières ont servi à la fois de valeur refuge et d’investissements rentables.

Bien que le deux-tiers des terres acquises viennent d’Afrique et que les pays développés ne soient pas touchés si férocement par l’accaparement des terres par des intérêts étrangers, il semblerait que cette crise ait eu des répercutions chez nous.

Au Québec

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En 2010, des investisseurs Chinois voulaient se procurer 40,000 hectares (400 km²) de terres Québécoises. Un acheteur en particulier était prêt à investir 30 millions de dollars dans ces transactions. L’UPA, très inquiète, a commandé un rapport de l’IRÉC à ce sujet. Celui-ci mentionnait entre autres que le Québec n’est, en ce moment, pas outillé pour mesurer l’appropriation des terres par des institutions étrangères. Encore moins pour le contrer.

Théoriquement, il est très difficile pour un non-résident du Québec d’acheter une terre agricole. En pratique, les officiers Chinois ne se sont pas gênés pour quand même présenter des offres d’achat légales à des propriétaires Québécois qui, faute de relève, étaient prêts à vendre leurs terres.

Bien que le gouvernement reconnaisse que les acquisitions récentes ne sont pas une menace pour l’agriculture Québécoise, le ministre François Gendron a récemment déposé un projet de loi pour limiter l’accaparement de terres Québécoises par des fonds étrangers. Entre autres, le nombre total de terres agricoles acquises par des non-résidents au cour d’une année sera limité à 1000 hectares (10 km²).

Au Sénégal

La situation est différente en Afrique, où les gouvernements n’ont pas toujours les infrastructures pour protéger la population. Le nouveau pays du Sud-Soudan, par exemple, a 9% de sa superficie totale qui appartient à des intérêts étrangers, incluant une grande partie de la ceinture verte de sa capitale, Juba. Les Américains sont les principaux investisseurs.

Quand j’étais au Sénégal, j’ai visité la plantation d’une entreprise agro-industrielle Espagnole qui produisait des melons. Ces dernières années, le melon est devenu une commodité de plus en plus importante dans le pays. Elle est destinée à l’exportation vers l’Europe.

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La plantation visitée appartenait auparavant à un marabout qui avait l’habitude d’engager de la main d’oeuvre pour produire des légumes pour les marchés locaux. Certaines des meilleures technologies agricoles étaient employées sur le terrain: irrigation goutte-à-goutte, moteur-pompe fonctionnel (mais avec d’assez grosses fuites), pollinisation par des abeilles cultivées et culture en tunnel pour les jeunes plantes. Bien que le melon soit cueilli à la main par une poignée de travailleurs, l’entreposage du produit était d’une qualité que je n’ai jamais vue ailleurs dans le pays et une bonne partie des opérations se faisait avec des chariot-élévateurs.

Parce qu’il faut le dire: il n’y a pas que du mal qui ressorte de ces activités. Les terres exploitées par des firmes agricoles étrangères amènent de nouvelles expertises, des technologies presque absentes dans ces pays et engrangent des profits pour la communauté.

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Le défaut, c’est qu’auparavant, dans un terrain qui pouvait faire travailler 150 personnes, on pourrait n’en dénombrer qu’une trentaine. Qui demandent sensiblement le même salaire. Dans ce pays, le taux de chômage dans la saison sèche peut atteindre 48%Un autre aspect intéressant: les melons produits ne sont pas souvent vendus à la population locale.

Posséder sa terre

Ça nous mène à nous poser la question importante: l’objectif des entreprises financières est de générer des revenus. Si une terre agricole est travaillée, voire mieux équipée qu’auparavant, qu’y a-t-il de mal à l’accaparement des terres par des compagnies étrangères?

En fait, cela est contre-intuitif pour plusieurs de nos économies. Au Canada et au Québec, par exemple, le gouvernement travaille très fort à promouvoir la « ferme moyenne à échelle familiale ». Ce concept veut qu’une ferme soit suffisamment grande pour être rentable et suffisamment petite pour qu’elle soit opérée par une seule famille.

Au Sénégal, on retrouve deux types d’agriculture: les cultures hivernales (de saison des pluies) et les cultures de contre-saison (saison sèche). Les grandes cultures hivernales sont principalement le millet et l’arachide (et le niebe en troisième). Les cultures de saison sèche les plus rentables sont des cultures irriguées, comme les arbres fruitiers (irrigués les premières années) et les légumes maraîchers.

Bien que le modèle traditionnel des cultures d’hivernage soit similaire au Québec, c’est-à-dire que ce sont des opérations sur des terres familiales, ce n’est pas toujours le cas avec les cultures de maraîchage.

Les Niayes (Mot wolof signifiant « Brousse ») sont de grandes terres propices au maraîchage où de riches propriétaires terriens pratiquent l’agriculture. Pendant toute la saison des pluies, de riches employeurs feront travailler des agriculteurs qualifiés sur leur terrain. À la fin de la saison, l’entrepreneur séparera ses profits équitablement. Par exemple: il gardera 1/3 des profits pour lui-même, puisqu’il possède la terre, il remettra 1/3 de ses profits à un investisseur qui lui aura fourni un moteur-pompe pour aller chercher de l’eau dans la nappe (parfois 90m de profondeur) et remettra 1/3 des profits à l’agriculteur qui aura travaillé dans le Niaye.

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L’agriculteur, n’étant ni investisseur ni propriétaire, ne tire qu’une petite part du projet (même s’il n’a pas à investir). C’est un peu normal que la période la plus importante au Sénégal, pour l’agriculture, soit l’hivernage. C’est le moment où l’on cultive sur ses propres terres, avec ses propres ressources, et où l’on ne partage ses profits qu’avec sa famille.

Land Matrix

La matrice foncière, lancée par un regroupement d’ONG et d’agences gouvernementales (dont la conférence européenne), fait l’inventaire des plus importantes transactions foncières dans l’agriculture mondiale. Quand elle le peut, elle nomme les acheteurs, leur pays d’origine et l’objectif de l’achat (agriculture, production de biocarburants, etc.). Leur but est de permettre plus de transparence et de forcer des compagnies anonymes à rendre des comptes sur des données publiques. Si vous voulez voir quels pays possèdent des terres où, vous pouvez en consulter l’index. On peut voir, entre autres, que des firmes Canadiennes possèdent près de 300,000 hectares en République Démocratique du Congo.

*Source de l’image de la ferme Québécoise: Wikimedia Commons

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